Gaspillage de fruits et légumes : confession d’un assassin maraîcher

Richard, 27 ans, travaille depuis deux ans dans un magasin de fruits et légumes de 1000 m² avec poissonnerie et rayon crèmerie. Son métier est simple : mettre en rayon les légumes et s’adonner à un peu de chirurgie esthétique : couper, décortiquer, éplucher, amputer et, au pire, jeter. Surtout jeter… Voici une interview de cet homme, constat alarmiste sur le monde de la distribution, qui est loin de rayonner une conscience écologique.

Richard, 27 years old has been working for 2 years in a 1000 square meters fruit store in the suburb of Paris (France), this store also provides fish and dairy products. His job is simple : putting out and do some plastic surgery on the vegetables : each one of them is nipped, peeled, cut and if it does not meet the aesthetic requirement, thrown which happens more than people think. Here is an interview revealing some dreadful side of the food distribution circuit, which is far from ecological.

Même les patates ne sont pas à l'abri du délit de faciès

Qu’est-ce qui vous agace le plus dans votre métier ?

Who annoys you most in your profession?

Many things. But what what I notice every day, it is the way people look for the  » top models  » of vegetables. They choose the most beautiful vegetables, which is normal as we give them the choice (…) But in the end, the vegetables which do not correspond to the market standards of beauty are eliminated, just like in a beauty contest. You can come and see for yourself, you will see no deformed fennel, no left alone bananas, no carrots with scars …

Oh beaucoup de choses. Mais ce qui revient souvent, et que je constate tous les jours, c’est la façon dont les gens recherchent les « top modèles » des légumes. Ils choisissent les plus beaux légumes, ce qui est normal, on leur donne le choix (…) Mais au final, les légumes qui ne correspondent pas aux standards de beauté maraîchers sont évincés. Venez dans mon lieu de travail, vous ne verrez aucun fenouil difforme, aucune banane seule, aucune carotte amputée …

Pourquoi ne pas tenter de faire changer les mentalités ?

Why not try to make change the mentalities?

It is not so simple. If our section are not beautiful enough, the customers will not hesitate to go to see elsewhere. When people acquired something, they can’t go back anymore. The main problem it that supermarkets accustoms us to choose visually perfect products . They don’t hesitate to buy food too big quantity, much more than the request. So that the cost price per kilo is cheaper which allows them to lower their price ; without thinking of the waste which will be more important. Profit first! Money rules the world.

Ce n’est pas si simple. Si nos étalages et nos légumes sont moins beaux, les clients n’hésiteront pas à aller voir ailleurs.  Une fois que les gens ont acquis quelque chose, ils ne peuvent plus revenir en arrière. Le principal problème c’est que les grandes surfaces nous ont appris à ne choisir que des produits visuellement parfaits.  Ces enseignes n’hésitent pas à acheter de la marchandise en trop grande quantité, bien plus que la demande. Ainsi, le prix d’achat au kilo leur revient moins cher ce qui leur permet d’abaisser le prix de vente ; sans penser aux déchets qui seront plus importants. Le profit avant tout ! C’est comme ça partout.

Quotidiennement, à combien évaluez-vous vos pertes ?

How much you estimate your losses daily?

I shall say that at least 10 % of what we buy goes to the garbage can. And on these 10 %, ¾ are perfectly edible, even saleable i would say. But who would like to buy them? My boss sometimes ask me to put only the new load, because it is more beautiful, without any traces of oxidation. I happen to throw away kilos of turnips which people would not hesitate to buy, but my boss doesn’t care (…) An cut carrot is thrown away because nobody would buy it, same thing for the oxidized cultivated mushrooms , lettuces that are too small, the endives put on the display the very morning but leaves of which turned green because the light …

En pourcentage, je dirai qu’au moins 10% de ce que l’on achète se retrouve à la poubelle. Et sur ces 10%, les ¾ sont parfaitement comestibles, voir même vendables. Mais qui voudrait les acheter ? On me demande parfois de ne mettre que le nouvel arrivage, car il est plus beau, sans marque d’oxydation. Il m’est déjà arrivé de jeter plusieurs kilos de navets que les gens n’hésiteraient pas à acheter, mais mon patron s’en fout royalement. (…) Une carotte qui n’est pas entière va se retrouver à la poubelle car personne ne la prendra, pareille pour les champignons de Paris un peu oxydés, les salades trop petites, les endives mis sur l’étalage le matin même mais dont les feuilles ont verdi par la lumière…

Profession : mannequin légume

We cut the base of  some vegetables (lettuce, celery, chard) to make them perfect, but it reduces their size. For  fennel for example, the first layer is systematically removed. At first it made me sick to throw all this food, but I get accustomed. We throw several garbage can per day, sometimes filled with yogurts, cheeses and other fresh products that will be past their use-by date the day after. This represents several hundred pounds per day that we throws, but management does not care, as the store earns money because we bought the surplus to lower prices.

On coupe la base de certains légumes (salade, céleri, blette …) pour les rendre parfait, mais ça réduit leur taille (perte de feuilles), même chose pour le fenouil où la première couche est systématiquement enlevée. Ca fait mal au cœur de jeter toute cette nourriture, mais on finit par s’y habituer. Nous jetons plusieurs poubelles par jour, parfois remplis de yogourts, fromages et autres produits frais qui seront périmés le lendemain. Cela représente plusieurs centaines de kilos par jour que l’on jette ; mais la direction ne s’en préoccupe pas, le magasin reste gagnant car il a acheté ce surplus pour baisser les prix.

Vous ne pouvez pas donner une partie de vos pertes à des associations caritatives ?

Why not donate some of your losses to charity?
That’s what we did in the past. The Red Cross came once a week and took all it could. But now nobody comes, I do not know why. Sometimes we make bags of « disgraced » vegetables 2 to 3 times cheaper than those on display, but not often, we must deal with the display in priority. We used to sell packs of vegetables and fruit at a very low price (cheaper than the purchase price) but it is forbidden to sell at a loss. It is best to discard rather than to please customers. This is so unfortunate.

C’est ce que l’on faisait il y a peu. La croix rouge passait une fois par semaine et prenait tout ce qu’elle pouvait. Mais plus personne ne vient, je ne sais pas pourquoi. Parfois on fait des sacs de légumes abîmés 2 à 3 fois moins cher que ceux sur l’étalage, mais on ne le fait pas souvent, il faut avant tout soigner les rayons. Avant, nous faisions des lots de légumes et fruits mélangés à un prix très faible (moins cher que le prix d’achat de départ) mais il n’est plus possible de le faire, car il est interdit de vendre à perte. Il est préférable de jeter plutôt que de faire plaisir aux clients. C’est regrettable.

Participez-vous au recyclage ?

Are you involved in recycling?

Until recently, all the waste (cardboard, wood crates, pallets) are redirected to a recycling center in Rungis. But the store just received the bill for this year (2009) : 15 000 euros. From what I have heard, recycling was free, but now we have to pay tax. So what the boss decide is to  gives all the crates to customers so that they use it for the fireplace or to make barbecues. Because of this tax, we avoid recycling as much as possible to maximize the profit, it is true that 15 000 for a store in a turnover of several million per year is something.

Il y a peu, tous les déchets (carton, cagettes de bois, palettes) étaient redirigés dans un centre de recyclage à Rungis. Mais le magasin vient de recevoir la facture pour l’année 2009 : 15 000 euros. D’après ce qu’on m’a dit, ces déchets recyclés ne coutaient rien avant, mais maintenant on doit payer une taxe dessus. Que décide le patron ? On donne toutes les cagettes aux clients, qui eux ne vont pas les recycler mais s’en servir pour la cheminée ou le barbecue. A cause de cette taxe, nous évitons au maximum le recyclage, le patron préférant réduire les frais au minimum ; il est vrai que 15 000 euros pour un magasin faisant un chiffre d’affaire de plusieurs millions par an n’est pas une bagatelle.

Une dernière chose à ajouter ?

Something you wish to add ?

Yes, people should learn to eat differently, not relying simply on the shape and cleanliness of vegetables for example. But what do you want? We are all hypocrites. For most of us, an ecological disaster alerts us, makes us aware that we must act, but when it affects us personally, when we must question our habits, everything stands still. We’d rather to give money to an association, or simply discuss about it to feel better about ourselves.

Finally, the best we can do is to educate our children not to do what Mom and Dad do. And a little advice : go at the end of the market, there are often fruits and vegetables to recover. One of my friends do this, and it is not about money.

Il faudrait réapprendre aux gens à consommer autrement, à ne pas se fier simplement à la forme et la propreté du légume par exemple. Mais que voulez-vous ? Nous sommes tous hypocrites. Pour la plupart d’entre nous, un désastre écologique nous alerte, nous fait prendre conscience qu’il faut agir ; mais dès que ça nous touche personnellement, dès que l’on doit se remette en question, changer nos habitudes, c’est là que ça n’avance plus. On préfère donner de l’argent à une association, ou simplement en parler pour se donner bonne conscience et penser que l’on a fait un bon geste.

Pour finir, le mieux que l’on puisse faire, c’est éduquer nos enfants à ne pas faire ce que papa et maman font. Et un petit conseil : allez traîner à la fin des marchés, il y a souvent des légumes et des fruits à récupérer. Un de mes amis le fait, et ce n’est pas pour une question d’argent.

Propos recueillis par Emilien Sage-Vallier.

11 réponses à to “Gaspillage de fruits et légumes : confession d’un assassin maraîcher”

  • Le Boulh Maud says:

    j’adhère à ce constat qui est on ne peut plus vrai. Je viens de travailler dans une jardinerie, le même principe s’applique aux plantes! Dès qu’une pensée n’a plus de fleurs elle part à la poubelle car elle est jugée invendable. Cependant cette pratique n’est pas appliquée partout. Je reviens d’un voyage en Hongrie ou les supermarchés vendent des carottes tordues, non lavées, imparfaites.

  • Philippe F. NAI says:

    je remercie Emilien pour cette article que je trouve très intéressant à bien des égards et qui comme je lui disais, contribue à donner une réelle identité à ce site.
    On parle beaucoup de greenwashing mais est ce que avoir la tête dans le vert ne nous embrume pas l’esprit face à certaines questions plus essentielles? Le talon d’Achille de la communication environnementale est qu’elle se circonscrit à un cercle d’initié, prêchant un public déjà converti. Or c’est la que meurt la communication.
    Mécaniquement, plus on s’intéresse aux problématiques environnementales et plus on perd le regard neuf essentiel au trait d’union nécessaire à la transmission du savoir. Plus que jamais communiquer est un travail d’équilibriste.

  • Colette says:

    Bonjour, je fais mes achats dans un magasin tout Bio. Au rayon des bananes par ex, je vois que tout le monde prend les belles que le marchand vient de placer…je choisis donc les autres mais à la longue, je me sens frustrée, je me sens presqu’idiote de me forcer à prendre les laides pour aider le marchand qui vient de commencer (un jeune couple)…Je suis surtout triste car la plupart des clients des magasins bio sont censés être sensibilisés à cette problématique, ils vont voir « nos enfants nous accuseront » ou le film de Al Gore…mais comme vous dites si bien, dès qu’il s’agit de leur petit panier, le comportement n’est plus solidaires ou citoyen du monde…c’est NIMBY, nimby, nimby !!! Mais bon, gardons confiance…je me refuse à voir le coeur des gens trop noir…

  • Jeremy says:

    Je bossais dans un supermarché pendant mes études. Les poubelles au sous sol étaient remplies à ras bord de nourriture : salades en sachet, oeufs, crudités, gâteaux tous neufs sous-cellophane. Tout ça était à jeter. A quoi ça sert de faire trente mille emballages si c’est pour ne pas tenir compte que le produit est mieux préservé? Un jour j’ai décidé d’en ramener à des associations mais mon patron s’en est aperçu et a collé un mot pour dire que c’était du vol. Plutard il prit l’habitude de percer tous les emballages avant de tout arroser d’eau de javel. Il faudrait faire de nouvelles lois ou alors c’est le système qui est tordu !

  • Marie says:

    Je viens de voir un reportage sur TF1 qui parlait du gaspillage des denrées alimentaires à l’instant. Je me rappelle quand j’étais au lycée, les quantités de nourritures gaspillées sont incroyables : nourriture en abondance, élèves qui ne terminent pas leur assiette. Plus que jamais ce sont nos habitudes voire notre éducation qui est en cause…

  • Philippe F. NAI says:

    A rappeler que les AMAP proposent des fruits et légumes de qualité mais non calibrés issus d’une agriculture paysanne à échelle humaine. Pour en savoir plus : http://www.amap-idf.org/index.php?option=com_content&task=view&id=20&Itemid=255
    PS : il y a eu un souci avec les commentaires : problème réglé

  • daniel says:

    bonjour,
    je suis entièrement d’accord avec vous je ne supporte pas de mettre des fruits comme des légumes à la poubelle car ils ne sont pas bien réguliers bien dans les normes. Dans le temps les gens ne se préoccupaient pas se cela du moment qu’ils avaient quelque chose dans l’assiette était le principale je recherche une solution pour vendre à petit prix les quelques légumes qui sont abîmés et qui peuvent aidés certains pour ponnaix aussi bonne soirée

  • Pentax says:

    thank you for information

  • Lauranne says:

    Je suis tout à fait d’accord avec les propos de Richard. J’ai également constaté ce gros gaspillage des fruits et légumes. C’est pourquoi je me suis lancée dans un projet avec 2 autres amis pour dénoncer ce gâchis : http://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/gachis-a-tout-bout-de-champ
    Jetez un oeil sur ce site si vous vous sentez concernés et soutenez-nous! Merci d’avance

  • claude says:

    bj je suis ancien grossiste en fruits et legumes et je peut vous dire et preuve a l’appui qu’il y a beaucoup de producteurs sur les marchés qui achete et revendes plus qu’il ne produise a certaine saison de l’année mais comme le commun des mortels ne connait plus la saisonnalité des fruits et legumes de sa région il pense qu les carottes nouvelle avec fane vienne de chez nous(charente-maritime)debut mars alors qu’elle viennent d’espagne parceque ces soit-disant producteur venait et vienne encore les acheter chez le grossiste que j’etais ou mes successeurs donc pour moi la moitié des ventes au consommateur faite par les producteurs ce n’est que pour faire du noir donc fumisterie mais personne n’ose le dire (ne pas toucher au monde paysans)j’espere que ce message sera difusé.

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