Chapitre 13 : Mother Nature Son

Rencontre impromptu avec un forestier

Hier de retour de Ziguinchor pour recharger l’Aventureuse, nous avons pris le bus. Les bus, et tous les véhicules au Sénégal, sont comme les fourmis : ils peuvent supporter 300 fois leur poids. Ainsi, au départ prévu pour 50 personnes, notre quatre-quart sur roulettes nous a ramené à bon port en compagnie d’une centaine de personnes, qu’elles soient dans la « rangée » du milieu, accrochées à l’arrière ou sur le toit.

Dans le bus au soleil couchant, je fais la connaissance de Lamine Diatta. Il y a fort à parier qu’il doit exister des centaines d’homonymes à ce nom à travers tout le pays. En effet, au Sénégal, les noms de famille ont des allures de dynastie antédiluvienne et tout le monde connaît tout le monde. Rencontrer quelqu’un dans la rue et il vous demandera jusqu’à votre nom de famille. Ceci permet de vous positionner, en tant que connaissance de connaissance, de sorte que vous ne soyez, au pire, qu’un lointain cousin mais plus un étranger.

Sitôt assis Lamine, un forestier à la retraite, me propose un biscuit du sachet qu’il est en train d’entamer. Pas besoin de briser la glace, au Sénégal, elle ne tiendrait pas face au climat caniculaire. Une fois passé sur le pont Emile Badiane, en hommage à la grande figure politique de la Casamance, nous continuâmes à rouler sur la route en brique qui mène vers Tobor, une route qui coupe la mangrove en deux et qui, les temps d’orage, est inondée. Profitant du paysage, je lui pose des questions sur la mangrove.

La mangrove

Reboisement de 2010 et de 2009 à l'arrière plan

« Nous les anciens, on sait faire la différence entre l’ancienne mangrove et la nouvelle » me dit il. « Avant, on ne voyait pas la mer, elle était cachée par la forêt, il y avait beaucoup de poissons ». Il enchaîne en me disant que les racines enchevêtrées des palétuviers forment un écosystème de choix pour la reproduction des petits poissons. En entendant parler du reboisement, il se réjouit mais ne saute pas au plafond. « Il y a de belles choses qui sont faites, mais il y a toujours des saboteurs, j’espère que ce projet a été conçu dans une optique de long terme » me rapporte t’il, saboteur, ici ça veut dire corrompu. « Souvent les bailleurs de fonds financent des projets sur 2-3 années sans penser au réel développement. Mais cette mangrove, elle est essentielle pour les populations, il faut une politique de long terme  :

« On ne peut pas arrêter l’avancé de l’océan avec ses bras » ~ Lamine Diatta

A 60 ans, Lamine souhaite se lancer dans l’agroforesterie. « Je n’ai plus la force mais j’ai l’expérience ». Lamine est malade, il a une douleur à l’articulation au niveau du genou gauche. « 6 millions cfa pour l’opération en France, j’ai déjà 4 millions » me dit il en souriant « Pour le reste, Inch Allah!. Sitôt mon genou soigné, je vais cultiver le manguier, variété diourou, elle produit du jus de qualité. Cette variété est dure à cultiver car elle est facilement gâtée par les mouches mais ca ne m’empêchera pas de devenir millionnaire! ». Robert lui était assis à côté d’un judoka sénégalais, lui aussi parlait de reboisement, d’agriculture. Ici, tout le monde possède des connaissances liées à la terre, au même titre que le courage, cultiver est un état d’esprit, une culture.

Nature et Agriculture

Si on me posait la question, que pensez vous de l’écologie, de la nature, j’aurais tendance à répondre : Regarder autour de vous, on est dedans!

Jusque dans l’ultra touristique Cap Skirring, nous surprenons les gens à parler de manguiers, de période de récolte, de politique agricole au détour du guichet improvisé où les hommes discutent en attendant de vendre des billets des bus 25 places pour Ziguinchor, la ville la plus ancienne du pays. Dans une région où tout pousse, ce n’est pas que l’on vit au rythme des saisons ; ce sont les saisons qui imposent leur rythme, qu’elles soient agricoles ou touristiques. Ce n’est plus une question de conviction, il y a une réalité climatique avec laquelle il faut savoir composer. Peut être que les sommets sur le climat aboutiraient à plus de résultats dans des salles non climatisées?

L’agriculture est une culture. Ici tous les champs sont habités, ils sont travaillés souvent sans machine – les enfants sont encore envoyés dans les champs pendant les vacances scolaires parfois même lorsqu’ils sont issus de famille ayant prospéré en ville. Les gens cultivent ce qu’ils mangent et même si l’élevage intensif existe, il est courant de voir gambader en pleine rue toute la basse cour : coqs, poules, boucs, biches, cochons, vaches, ânes au milieu des chiens et chats errant. Et ça fait du bien.

Du coup, on regarde notre assiette différemment. Le bout de viande qu’on a devant les yeux venait d’un être vivant, qu’il a fallu tuer. Ici on mange peu de viande, elle constitue le plus souvent la garniture des spécialités à base de riz. Les repas reflètent les proportions que l’on trouve dans la nature. Qu’en est il de nos assiettes occidentales contenant tant de viande?

Voilà pourquoi nous sommes resté, dans cette région à l’identité forte. Parce qu’elle soulève de nombreuses questions. Souvent en télévision, on a une idée avant même de partir sur le terrain, ce qu’on filme sert d’illustration à des clichés. Nous avons choisi de faire l’inverse, et c’est un luxe : rapporter une réalité que l’on aurait difficilement pu imaginer de Paris et cela passe par adopter de nouveaux points de vue. Cela prend un temps non compressible, comme en écologie.

Mais le bénéfice est visible : le résultat s’en ressent sur chaque ligne que j’écris. Derrière chaque mot il y a une idée, derrière chaque paragraphe il y a une piste nouvelle à approfondir et c’est ce pourquoi nous sommes venu, pas pour faire du buzz mais pour réfléchir, comprendre et transmettre à notre échelle, l’échelle humaine.

Philippe F. NAI

2 réponses à to “Chapitre 13 : Mother Nature Son”

  • Aurore dit :

    Hop! je franchis le pas et je mets un commentaire. Je suis tombé sur le site par hasard et j’aimerais vous dire que j’aime beaucoup ce blog. Les photos sont très belles, les textes inspirés et on apprend plein de choses. Merci beaucoup !

    aurore m

  • Yohan A. dit :

    Super interessant ton article. Je me posais justement une question très naïve. En france, pendant des périodes plus dificiles, et mêmes encore aujourd’hui, la viande est moins consommée car elle coute chere. Cette raison ne joue t-elle pas un rôle dans le fait qu’il mange peut de viande ?

    Sinon, effectivement, chez nous, on oublie souvant que le bout de viande de notre assiette était vivant, peut être parceque les hommes sont très loin de la vie rurale.Ici, La viande n’est qu’un « produit ».
    Pourtant nombreux sont les rapports, sur les effets néfastes (diététique, mais aussi écologique et sanitairede) cette surconsommation.
    Je crois que s’est aussi un problème de culture. Par exemple, mais je peux me tromper, il me semble qu’au Japon, pays riche, les repas sont composés en grande quantité de légumes, souvent assez protéiques (ex: le concombre amère, le soja) et le repas se termine avant de n’avoir plus faim (c’est le Hara Hachi Bu). On est bien loin de nos grands festins occidentaux, accompagné de farandoles de charcuterie, steak, cotes et fromages…
    En france, des différences de cultures font aussi varier la consommation de viande/légume (ex:Nord VS Sud)

    Bon, pour en revenir à l’écologie, je pense qu’au même titre de la gestion des energies, des déchets, etc. vienne un sérieux débat de société sur la surconsommation de la viande, afin d’amener une réfléxion, et de trouvé un compromis entre culture, écologie et santé publique pour diminuer l’impact écologique. Les mentalités changent en europe (moins en france)il faut amener la réflexion, donner des outils, partager des expériences, et ce genre d’article y contribuent. Thanx dude !

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