Chapitre 18 : Qui de nous deux

Le grand départ. Deux mois que Dom attend ce moment,un break de seulement un mois fuyant son quotidien envahit de biens. C’est ce matin, dimanche de grisaille sur la capitale, qu’il s’est décidé à s’envoler, se perdre et se retrouver. Mais quelle destination choisir ? L »Afrique, terre d’espoir, semble le bon choix à faire, évident et sincère. « L’avion pour Kampala est retardée d’une heure pour causes de fortes pluies » crient les hauts-parleurs de l’aéroport. Kampala ? Ce nom ne lui est pas familier. »C’est là où je vais ».

Justement, Dom apprend bien vite que Kampala est la capitale de l’Ouganda. Guidé par son instinct, que certains appelleraient dans ce cas folie ou inconscience, il se précipite pour acheter un billet. Et le voici, 15 heures plus tard, à fouler la terre du plus vieux des vieux continents. « Une première pour moi ».

Six mois plus tard, c’est en Casamance, région du Sud du Sénégal, qu’il se trouve, après avoir traîné ses guêtres en Ouganda pendant trois mois et autant de temps en Afrique de l’Ouest. Le retour, retardé de nombreuses fois, est prévu pour le 12. Ce qui n’était que de simples vacances a fini par se transformer en véritable coupure et travail sur lui-même, sur sa place dans ce monde, son avenir bien incertain et ces certitudes passées obsolescentes. Il faudra bien finir par réfléchir sur ce qu’il fera une fois rentré, mais pour l’heure, il se prélasse sur un tronc d’arbre mort, faisant office de banc. Comme souvent au Sénégal, un homme vient le saluer et discuter, activité pratiquée régulièrement sur ce continent. Après de brèves salutations, Malang Diatta, nom de ce quinquagénaire Casamançais, demande à Dom:

MALANG  » Alors comment trouves-tu cette région ? Tu es heureux ici ? »

Dom  » C’est la première chose qui m’a étonné en arrivant au Sénégal. J’ai vécu quelques mois en Ouganda, et les gens là-bas me demandaient toujours comment était la France, alors qu’en Casamance le plus important pour vous est de savoir si on aime votre pays, votre ville et surtout votre région ».

MALANG  » Bien sûr, c’est ce qui compte pour nous. Tu sais, les sénégalais sont très accueillants, on veut que vous les étrangers vous sentiez bien ici.

Dom « La différence se situe aussi dans l’immigration. La diaspora sénégalaise en Europe, et surtout en France, est très présente contrairement à l’Ouganda. Tout le monde a un membre de sa famille, ou connait un ami ou l’ami d’un ami qui vit en France. L’image d’une Europe lointaine et mystérieuse est émoussée au Sénégal. L’Ouganda est un pays moins développé, où le tourisme ne pèse guère. La preuve, il n’y a pas encore de guide Lonely Planet pour ce pays. La vision du monde occidental pour les Ougandais se percevait à travers la musique américaine et le football anglais principalement. Un reflet bien flou et faussée de l’occident. Le contact avec un Mzungu (Blanc) est rare dans ce pays. Maintenant que je peux comparer avec un autre pays africain, en Ouganda il y avait un certain respect étrange venu du passé.
Pour répondre à ta question, oui j’aime ta région, j’aime les gens d’ici, chaleureux et fier de leur culture. Ce que j’apprécie le plus, c’est ce que je ne retrouve que très peu en France. »

MALANG « Nous sommes fiers, oui. Notre culture imprègne encore beaucoup notre vie quotidienne. La Casamance est une région isolée, où les gens se sentent Casamançais avant de se sentir Sénégalais. Bien que le tourisme soit présent, il reste peu répandu par le conflit et n’a pas encore eu d’effets pervers en dehors de Cap Skirring. Dakar est loin pour nous, la Gambie nous sépare de cette capitale qui nous gouverne. Mais malheureusement, tout peut se perdre, et des signes avant-coureurs montrent que certaines aspects de la culture diola sont en sursis. Avant, quand on coupait un fromager, ces grands arbres au racines démesurées sacrés chez nous, nous nous concertions avant de prendre la décision de lui hôter la vie. Maintenant, on ne retrouve ça que dans les îles et certains villages reculés. C’est comme partout, les traditions sont véhiculées par les vieux des villages, et au fur et à mesure que les générations passent, ce défilement humain laisse derrière lui une traînée de poussière, témoin mourant du passé.
La hiérarchie de l’âge est très importante ici. Jamais tu ne verras quelqu’un donner une claque à plus vieux que lui, jamais tu n’entendras une personne prétendre qu’untel ment si ce dernier est son aïeul. Les jeunes respectent les vieux, mais ils sont maintenant tiraillés entre les traditions des anciens et les modes occidentaux qui font leur apparition.

Dom « C’est malheureusement ce que nous avons déjà perdu en Occident. Le respect des anciens, des traditions. C’est une des choses qui fait que nous ne sommes pas forcément fier de notre pays, en tout cas je ne le suis pas. Je ne m’y sens pas bien. Nous nous sommes créés un environnement aseptisé fait de règles et de façons de se conduire. Nous devons rentrer dans un moule pour pouvoir s’en sortir par le plus court chemin. Quand on vit en France, il y a toujours une pression futile que notre travail exerce sur nous, que le regard des autres exerce sur nous. Le plus grave, c’est que l’on ne se pose plus pour réfléchir. Tu sais ce que l’on dit en France ? Il faut travailler plus pour gagner plus. Moi je préférerai entendre dire qu’il faut travailler moins pour partager plus. Nous avons perdu quelque chose qui fait que notre monde a évolué dans le mauvais sens.

MALANG « C’est la perte de la nature tout simplement. Le plus grand fléau pour la Casamance et sa culture aujourd’hui, c’est la déforestation, qui d’années en années progresse. Regardes Dakar. Je l’ai vu évolué ses 25 dernières années, je l’ai vu perdre ses derniers arbres, son âme et ses quartiers paisibles où il faisait bon vivre. La destruction de la nature et l’urbanisation exponentielle conduit à la perte de notre identité, de qui nous sommes. Votre feux s’est éteint, nous sommes en train de l’allumer. Nous arrivons à un carrefour et nous avons le choix entre l’allumette et la graine.

Après un instant de réflexion, où Malang et Dom se regardent sans se voir, perdus dans leurs pensées, Malang propose à Dom d’aller boire le thé du soir.
Dom » J’aime votre façon de faire du thé »

MALANG  » C’est une bonne image de qui nous sommes, de notre façon de vivre. Notre thé est fort, car notre vie est dure, nous travaillons intensément quand il le faut. Mais nous le faisons bouillir longuement pour enlever le goût amer et nous mettons beaucoup de sucre pour adoucir le goût. C’est pareille avec notre vie quotidienne, nous préférons nous contenter de ce que l’on a, d’un minimum plutôt que de se tuer au travail et prenons le temps de garder nos liens sociaux, de connaître nos voisins et les voisins de nos voisins. Sans cela, nous perdrions le contact entre nous et une partie de notre culture, qui ne peut survivre que par l’échange ».

Emilien Sage Vallier

2 réponses à to “Chapitre 18 : Qui de nous deux”

  • Yohan A. says:

    Great, dude ! Je me rend compte petit à petit qu’ici en France, on ne connait rien de l’Afrique, de ses coutumes, sa façon de vivre. On a beau avoir 250 chaines, c’est très dur de se cultiver. Les média préfèrent montrer du sensationnel, du trash…

    Sinon j’aime  » Votre feux s’est éteint, nous sommes en train de l’allumer « 

  • Yohan A. says:

    Je réctifie en me lisant, de « SES façonS de vivre », au pluriel, c’est là justement une des grandes richesses.

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