Chapitre 9 : Forever Young

Jido, le doyen du village, commença comme à son habitude, par ces mots: « je vais vous raconter une histoire qui, bien qu’elle soit fictive, ne doit pas être perçue comme telle. Cela donne à mon récit plus de valeur et de sincérité ». Après un léger temps d’attente pour captiver l’attention de tous, il reprit: « connaissez-vous l’histoire de Paco Celesto ? ». En guise de réponse, il reçu un non général de la part de la cinquantaine d’enfants et adultes qui composaient l’assemblée, même si certains l’avaient déjà entendu de la bouche même du vieux Jido. Les années passant,il ne se perdit plus à savoir s’il se répétait. Agés de 102 printemps, sa vie connut de nombreux rebondissements; grand voyageur, on le surnommait « le magicien des couleurs »: à chaque retour dans son village natal, il était accompagné d’hommes à la peau de feu, de glace ou de sable.

 » Paco Celesto était un homme de 35 ans quand ses aventures commencèrent. Il avait déjà passé 20 ans à cultiver la terre. Une routine quotidienne asservissant le corps et usant les os. Pour supporter cette vie de labeurs, il se répétait chaque jour que Dieu faisait « le temps on ne le perd pas, on l’occupe ». Ses cheveux,d’un noir ébène, reflétaient les rayons du soleil si intensément que l’on aurait cru qu’il portait, durant les beaux jours, un casque argenté. La vision de son nez, tordu depuis le jour où il chevaucha pour la première et dernière fois le cheval de son père, était compensé par la cicatrice au front qu’il s’infligea au même moment. Ce qui lui donnait un certain charme selon les dires des femmes de son village. Malgré le travail arrassant qu’il abbatait pour survivre, il aimait sa vie, son village et les gens qu’il cotoyait depuis des décennies.
C’est un jour d’été qu’il connut Aurora. Elle venait de l’autre bout du pays, là où la mer enfante le soleil chaque matin. Envoûté par sa beauté, il fit tout pour la conquérir. Il réussit non sans mal. Mais un an plus tard, il dut choisir: la suivre vers son village, tout quitter pour un amour aveuglant, ou rester où il se plaisait. Il se décida pour l’inconnu et déchanta très vite une fois arrivé à destination, non pas qu’il n’aima pas ce qu’il vit face à la mer, mais car il percu le vrai visage d’Aurora, bien fade une fois sa beauté mise de côté. Mais comment rentrer sans argent ?

Il prit son courage à deux mains et partit sur le chemin, sans un sou en poche ou de quoi faire du troc. Après 5 jours de marche, il rencontra près d’un ruisseau un vieil homme assis contre un arbre dont on ne pouvait donner d’âge. « T’es-tu perdu étranger ? » demanda-t-il à Paco, une pipe à la main droite. Paco, après plusieurs secondes de silence pour se concentrer à répondre, balbutia « je rentre chez moi, dans la région de Finor, au delà des monts enneigés. Cela fait 5 jours que je marche, sans autre nourriture que des herbes au goût amer ». Puis il s’assit près du vieil homme, l’ombre de l’arbre sans âge le protégeant des rayons du feu soleil. « Je dois te dire étranger, que ton calvaire est loin d’être terminé, continua le viel homme, en posant une main contre l’épaule gauche de Paco,découvrant un bracelet sur lequel était inscrit ‘Arno’. La région dont tu parles est très lointaine. Nous sommes tout proche de la mer ici, ne la sens-tu donc pas ? « . En entendant les paroles du vieil homme, Paco vascilla, dégouté de n’avoir jamais eu un sens de l’orientation bien développé. Il s’allongea de fatigue, et ne rouvrit les yeux que le lendemain. Les deux mois qu’il passa par la suite dans le village du chef Arno, lui redonnèrent goût à la vie.

Le village, surnommé Randapran, ne comptait qu’une soixantaine d’habitants. Toutle monde se connaissait et les liens étaient forts entre Dapriens. Situé entre une rivière et la mer, ils jouissaient chaque jour de poissons venus des deux eaux. La pêche, en pirogue et sans filet, était au coeur des activités du village. Paco, qui vécut depuis toujours loin de la mer, vit son mode de vie changer radicalement, et passa des matinées entières à naviguer sur les eaux claires de la mer Arcan. La tranquilité animée du village contrastait grandement avec le silence de ces terres, vision brumeuse d’une vie antérieur masquée par le voile d’une cascade d’eau. Il n’y avait pas de rues traçées dans le village, le sol sableux empêchait toute circulation et imprimait un rythme apathique sur le pas des marcheurs. Les maisons, composées d’un simple toit, s’espaçaient l’une de l’autre d’une dizaine de mètres et étaient dépassés en nombre par les cocotiers et les bananiers. Durant ces deux mois, Paco connue une nouvelle culture, où le sourire et le partage primaient sur la fatigue et l’ennui de son passé. Mais toutes choses a une fin, et Paco partit pour retourner vers les siens, déçu de quitter Randapran, mais gorgé de nouvelles pensées.

Il marcha trente jours avant de s’arrêter. Sur le chemin, il fit la connaissance d’un magicien sourd et muet accompagné de son reptile multicolore, d’une famille venue de Tior, au delà de la mer Arcan, d’un vendeur de livres qui affirmait être l’auteur de ce qu’il vendait et d’un berger des hauts plateaux qui traversait le pays pour vendre son bétail et partir en mer. Paco ne s’ennuya pas durant ce mois sur la route. Il fit un bout de chemin avec chacune de ces rencontres, partageant la nourriture et passant d’agréables soirées autour du feu. Quand les trente jours furent écoulés depuis son départ de Randapran, Paco n’avait de nouveau plus rien sur lui. Arrivé au bord de la jungle de Lin Rama, il entendit des coups sourds et étranges. Intrigué, Paco s’enfonça dans la moiteur du couvert végétal. Il avança avec difficulté avant de se retrouver nez à nez face à un homme vêtu de feuilles qui était occupé à taper sur la racine d’un arbre géant, créant le son qu’il entendait depuis une heure. L’homme s’arrêta sans apercevoir Paco, et se retourna vers lui, nullement étonné de sa présence. « Bonjour étrange homme, comment vas-tu ? » lui demanda-t-il. « Très bien merci, répondit Paco. Je suis étonné de rencontrer quelqu’un perdu dans la jungle ». L’homme rétorqua « je ne suis nullement perdu, c’est ici que je vis ». Paco, surpris, voulut en savoir plus, mais l’homme ne lui laissa pas le temps de parler. « Je m’appelle Luan, et mon peuple vit dans cette forêt depuis que la lune s’est séparée du soleil ». « Et que fais-tu à taper sur cet arbre ? » demanda Paco. Le jeux des ombres et de la lumière que produisaient la jungle et le vent ne lui permettait pas de distinguer clairement le visage de Luan. « J’envoie un message à mon village pour leur dire que j’amène un étranger, toi » dit Luan.  » Moi ? mais cela fait une heure que je t’entend tambouriner. Comment pouvais-tu savoir que je venais à ta rencontre ? » s’étonna Paco. « Cela je ne peux te le dire pour le moment. Ma culture est emplie de mysticisme et de croyances que seuls les Ramans peuvent percevoir ». Paco se contenta de cette réponse, sa curiosité grandissant. « Viens, il se fait tard, rentrons avant que les jaguars ne sortent chasser » conclut Luan. Et Paco s’enfonça encore plus profondemment dans la jungle pour n’en ressortir que six mois plus tard.
Durant cette période, il se mélangea au peuple Raman, appris à chasser et perçu brièvement le mysticisme bien complexe mais passionnant de cette ethnie millénaire. La seule maison du village, perchée sur l’arbre le plus haut, pouvait accueillir une trentaine de personnes et offrait une vue sublime sur celles des villages voisins. Le soir venu, le chant des oiseaux et des insectes enivraient les Ramans de son rythme que Paco ne connut nulle part ailleurs. Après six mois, il repartit sur la route. Ces aventures se poursuivirent. Il rencontra par la suite les coureurs des plaines de Mialan, les dompteurs de Magellans, les sorciers de Tior et les gitans du nouveau monde ».

Puis le vieux Jido stoppa son récit, les enfants attendant la suite avec impatience et les adultes, pour la plupart, restaient silencieux,l’air songeur. « Je ne vous raconterai pas plus en avant les aventures de Paco car le reste a pu, au fil des ans, être modifié. Paco, quand il racontait ce qu’il vécu ne donna jamais beaucoup de détails car selon lui ‘la curiosité ne doit pas être assouvie par de simples récits’ ». Une jeune fille voulut prendre la parole, mais le vieux Jido ne lui laissa pas l’occasion. » N’oublies pas Anna que cette histoire est réelle … en un sens. Où en étais-je? Ah oui… après deux ans de voyages qu’il ne souhaitait pas au départ, où il apprit à vivre différemment,où il rencontra de nombreuses etnies, où il partagea ses pensées, sa culture et s’ouvrit au monde, Paco revint sur les terres qui l’ont vu naître. Rien n’avait changé depuis son départ, pas même ses amis. Il tenta de travailler la terre comme avant mais après deux mois il voulut repartir vers l’inconnu. Les gens disaient ne pas le comprendre, mais Paco savait qu’ils l’enviaient, qu’ils aimeraient prendre des risques tout comme lui, voir et vivre. Ces deux ans lui forgèrent une nouvelle jeunesse qu’il n’était pas près de laisser mourir. Il retrouva ce quelque chose que l’on perd une fois devenu adulte, cette soif de découverte et de nouveauté. Quand trois mois furent écoulés depuis son retour, il fuit pour la seconde fois son village, ses amis et ses terres mais cette fois-là sans regrets, et vogua vers sa propre destinée ».

«  »Un beau soir l’avenir s’appelle le passé. C’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse »". Louis Aragon

Emilien Sage- Vallier

Laisser un commentaire

*