Chapitre 23 : De retour à Dakar

Retour à la case départ, mais toujours au pays de Léopold Sédar Senghor, qui suscite chez moi de plus en plus d’intérêt. Un président littéraire, gardien de la francophonie et de la langue française, maîtrisant aussi virtuosement le verbe que le point virgule…

Monument de la Renaissance Africaine

Voici un extrait d’un article paru en 1980 dans le numéro 22 d’Ethiopique. Il résume mieux que je ne pourrais le faire ce qui fait mon admiration :

« Il y a peu d’exemples, dans l’histoire de l’Humanité, de poètes gérant la Cité. C’est que, a priori, les qualités du poète et celles du politique, de l’homme d’action, semblent antinomiques. L’un vit dans un monde intérieur, dans le rêve, tous sens éveillés et sensibilisés, parfois jusqu’à la douleur de la parturition, et peut s’exprimer d’une manière absolue, n’étant limité, dans son expression, que par les limites de son inspiration, c’est-à-dire, finalement, par lui-même. L’autre va, vient, décide, agit, transige, s’accommode, limité, dans son action, par les dimensions du réel, c’est-à-dire du possible. L’un se préoccupe de nourritures spirituelles, l’autre de biens matériels. Léopold Sédar Senghor est l’un des très rares, tout le monde le reconnaît aujourd’hui, à être, à la fois, poète et homme d’action. » ~ Habib THIAM

Nous avons eu la chance d’avoir une entrevue avec le président des Amis de la Nature Alioune Diagne Mbor, et c’est avec un témoin de l’histoire, amoureux de la nature, ancien ministre que nous avons pu parler, entre autres, du président poète.

Dakar la cité des taxis

Taxman

Dakar que nous retrouvons nous semble sorti de la torpeur dans laquelle nous l’avions connu à notre arrivée. Nous sommes beaucoup moins importunés par les vendeurs en tout genre, les prix sont moins mirobolants à la première annonce, quelque chose a dû changer en nous. Toujours est il que nous avons pris l’habitude de marcher en ville comme on le faisait en brousse, appréhender l’urbain en tout campagnardise.

Ce qui de prime abord nous paraissait être une ville menaçante, étouffante, chaotique et polluée nous semble être maintenant à un grand bazar grouillant, certes pollué mais dont les richesses sont justes au final plus difficilement accessibles pour le nouvel arrivant. Peut être la Casamance nous a t’elle ouvert un peu plus l’esprit? Débarqué du bateau, nous avons pu revoir de vieux amis et dormir dans ce que l’on nous a dit être le plus vieux quartier de Dakar près de l’aéroport, à l’endroit où une société  nord coréenne a bâti le surréel monument de la renaissance africaine. Je ne suis jamais allé à Bagdad mais c’est en tout cas comme tel que je l’imagine : des ruelles étroites et sinueuses, propices au guet apens et à la guérillas urbaine. Quelle est l’identité de Dakar, son héritage ? Il faut creuser.

Retour à Dakar donc pour constater un décalage. Il faut se remettre aux SMS, deviner les non-dits, les gênes, ne plus dire bonjour à chaque passant. Effet secondaire du séjour, un regard extérieur amplifié qui dénote les logiques africaines face à celles occidentales : il n’y a qu’à regarder les gens partager un plat commun. Après 3 mois en brousse, il faut se réadapter à la ville. Curieusement, nous trouvons très vite nos marques, une journée pour trouver un hôtel, s’infiltrer dans les marchés assourdissants longer les routes qui dévorent ce qui reste de trottoir, trouver la RTS (télévision nationale), tourner à la mosquée, acheter des bananes et de l’arachide de temps à autre, jammer avec des musiciens, passer des heures à la poste pour récupérer un colis moyennant un tête à tête avec tous les guichets du service. Procédure normale? « Tout est normal ici » nous assure t’on.

Des chargeurs de portable pendus au bout de leur corde, des forêts de mégaphones qui émettent automatiquement en boucle les criées des marchands, les quelques centimètres qui nous séparent de chaque véhicule qui passe, les orphelinats de télécommandes d’occasion de toutes marques attendant le miracle de retrouver un téléviseur hôte, nous prenons plaisir à discuter avec notre dernier épicier officiel consommer sur place ce que nous venons d’acheter, regarder à la télévision de la boutique un bon vieux navet américain. Il n’y a ici pas encore de chaîne de restaurants, pas beaucoup de supermarchés, beaucoup de commerces locaux distribuant l’essentiel, beaucoup de petits stands au bord des rues qui permettent de manger sur le pouce, de marchands ambulants, de vendeur de noix de coco. J’aime beaucoup tout cela et je pense que tout le monde peut apprendre à aimer, à condition de laisser tomber les barrières en théorie abandonnées il y a 50 ans.

Au contraire de l’Européen classique, le Négro-Africain ne se distingue pas de l’objet, il ne le tient pas à distance, il ne le regarde pas, il ne l’analyse pas. Il le touche, il le palpe, il le sent. ~ Leopold Sédar Senghor

Philippe F. NAI

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