Le paradoxe de l’abondance

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NIGERIA. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) vient de rendre public un rapport dénonçant le désastre écologique et sanitaire provoqué par l’exploitation du pétrole dans le delta du fleuve Niger. Entretien avec Celestine Akpobari de l’Ogoni civil society platform (OSCP).

« Il est temps que le pétrole devienne réellement une ressource pour le Nigeria »

L’exploitation du pétrole est-elle réellement une chance pour le Nigeria ?
Celestine Akpobari : Je pense que le pétrole peut être une bénédiction, quand il y a un bénéfice mutuel entre les compagnies pétrolières et les populations des pays où on découvre cette ressource. Mais en Afrique, il provoque surtout des guerres. Au pays Ogoni d’où je viens, le pétrole était sous nos fermes en grande quantité. A partir des années 50, et jusqu’à ce qu’on parvienne à arrêter Shell, en 1993, l’exploitation s’est faite de manière aveugle, sans prendre garde aux conséquences sur l’environnement. Avant que les compagnies pétrolières ne viennent, le pays Ogoni était un « panier de fruits ». Trente ans plus tard, les rivières sont polluées et les terres agricoles dévastées. C’est une expérience traumatisante pour les populations. Les compagnies pétrolières se permettent même de venir accompagnées de militaires pour annexer les terres, sans dédommagements. Les familles se retrouvent alors démunies. La pauvreté, l’illettrisme, la famine s’installent. C’est du vol ! On prend ce qui appartient aux gens sans leur redistribuer les bénéfices.

Où va l’argent de la manne pétrolière ?
C.A. : Les taxes prélevées sur les gros profits de Shell atterrissent sur des comptes en Suisse détenus par les politiciens nigérians qui, ensuite, les investissent dans la construction de raffineries au Sénégal, alors même qu’il n’y a pas de raffineries au Nigeria. Autrement dit, notre pays envoie du pétrole brut dans un pays qui ne dispose pas de pétrole pour qu’il soit raffiné et ensuite il le rachète à prix fort, au lieu de construire ses propres raffineries. Le Nigeria importe le pétrole raffiné à prix d’or. C’est un cercle vicieux qui profite aux politiciens corrompus et empêche le développement du pays. La corruption est à la base de tout. Des gens se font beaucoup d’argent à importer de l’essence au Nigeria, c’est un grand business. Donc la clé est d’avoir des raffineries locales. Ce serait le début de notre développement.

Comment l’Ogoni civil society platform (OSCP) se mobilise-t-elle contre cette situation ?
C.A. : Le pétrole nous a été volé il y a cinquante ans et nous sommes désormais confrontés à de sérieux problèmes environnementaux. Il est temps que le pétrole devienne réellement une ressource pour le Nigeria. Nous étudions donc combien d’argent rapporte le commerce du pétrole et nous nous battons pour plus de transparence dans la gestion de ces revenus. Si nous parvenons à obtenir plus de transparence, l’argent du pétrole arrivera jusqu’aux populations. Pour ce faire, nous essayons d’organiser des actions civiques non violentes. Nous sommes en effet face à un régime dictatorial, tant au niveau local que national, qui menace les droits humains. Nous voulons rester pacifiques pour ne pas donner au gouvernement l’opportunité de nous réprimer. Nous avons déjà perdu beaucoup de gens. Nous ne voulons pas en perdre plus. En ce moment par exemple, nous nous occupons du problème des terres arables qui sont annexées par l’Etat. Nous avons aussi, avec le soutien d’Amnesty international, empêché l’expulsion d’habitants des bidonvilles. Nous obtenons certaines victoires. Le gouvernement nous combat mais il n’est ni sourd, ni aveugle.

Que peut changer le récent rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) ?
C.A. : Ce rapport auquel j’ai participé est une bonne chose car il officialise le fait que l’environnement est pollué par les activités des compagnies pétrolières. S’il n’y avait pas eu ce rapport, le gouvernement serait en ce moment même en train de mettre sur pied de nouveaux plans d’exploitation sur les terres Ogoni. Il y travaillait au moment de la publication. Le rapport est tombé à pic, il a mis une pression morale sur le gouvernement et sur Shell.

Propos recueillis par Philippe F. Nai – Journaliste

Puits / A lire [+ Picto couv]
Nigeria : le fléau de l’or noir, Amnesty international, 2009

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