1961-2012 : un petit pont méditerranéen

Mercredi 17 octobre 2012, l’Espace projets interassociatifs (EPI) organisa une commémoration en forme d’« Hommage à ceux qui s’engagent », en présence de ceux qui ont contribué à écrire cette page troublée de l’histoire de France, celle de la guerre d’Algérie. En toile de fond, le devoir de mémoire et la réconciliation entre les peuples. Reportage

Mercredi 17 octobre 2012. Il est midi. Said Kebbouche, directeur de l’Espace projets interassociatifs (EPI), prononce un discours devant le monument des droits de l’Homme de Vaulx-en-Velin (Rhône). « Il aura fallu du temps et la pugnacité de milliers de personnes pour sortir de l’ombre cette journée occultée par les politiques », lance-t-il le visage grave. Il y a cinquante et un ans, jour pour jour, à Paris, une grande marche pacifique, organisée par le Front de libération nationale (FLN) en faveur de l’indépendance de l’Algérie, était sévèrement réprimée par la police. Un massacre que l’Etat français peine encore à reconnaître et qui a coûté la vie à plusieurs centaines de personnes.

Passe aux jeunes

Ils ont pris des risques pour leur famille et leur carrière mais défendre une nation et un peuple, ça n’a pas de prix

Mous

Moustefa Boudina (à droite) relate un passé qui plonge l’assistance dans l’émotion présente

Dans l’assistance, quatre résistants sont venus d’Algérie pour l’occasion : Mostefa Boudina, un ancien condamné à mort à la guillotine à Lyon, Rachid Mekhloufi, Said Amara et Amar Rouai, trois anciens joueurs professionnels qui évoluaient en France et qui avaient fait le choix, à l’époque, de partir former l’équipe de football du FLN. Parmi ces gentilshommes du ballon rond, Rachid Mekhloufi est celui qui symbolise le plus la démarche citoyenne courageuse dont ils ont fait preuve. Militaire français, s’apprêtant à jouer la Coupe du monde 1958 avec l’équipe de France, il déserte pour rejoindre une équipe algérienne qui va faire entendre la cause de l’indépendance autour du monde. Des décennies se sont écoulés mais ces mousquetaires presqu’octogénaires semblent infatigables, surtout lorsqu’il s’agit de rester sur le terrain des luttes et de dribbler, par la même occasion, le marbre dans lequel on voudrait, à tord, les couler.

En visite dans des clubs de football de l’agglomération lyonnaise ou dans un séminaire à l’Université Lumière Lyon 2, leur discours est le même et embrasse aussi bien la guerre d’Algérie que le football : « Je suis un peu ému parce que c’est une classe, commence Rachid Mekhloufi avant de parler d’éducation populaire : Au contact de mes camarades, non seulement je gardais mes qualités de buteur mais je progressais dans le domaine de la vie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu discuter comme ça, décontracté. Le départ dans l’équipe du FLN nous a permis de développer nos connaissances de la vie, de la politique et des travailleurs. Tout ce qui concernait la vie de tous les jours, on l’a appris avec l’équipe du FLN ». Pour les représentants de cette génération qui n’a pas dépassé le certificat d’étude et a, bien souvent, appris la vie par des chemins détournés, l’éducation et l’école seront sur toutes les lèvres.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il souhaite transmettre à la jeunesse, Mostefa Boudina, aujourd’hui sénateur, répond : « D’abord l’optimisme, pour l’avenir mais aussi pour se débarrasser du mal qu’a connu notre génération, le mal colonial, pour que les générations actuelles et futures puissent établir des relations basées sur la vérité de l’histoire ». Le politicien poursuit : « L’amitié entre les peuples, ce ne sont pas les Etats seuls qui peuvent l’édifier. Mais plutôt les actions citoyennes. Les politiques, jusqu’à maintenant, ont plutôt été un obstacle à cette amitié ».

Un long travail de mémoire

Rachid Mekhloufi

Rachid Mekhloufi transmet sa sagesse à la jeunesse grâce à son rayonnement footbalistique

Même si la jeunesse s’est faite rare lors des différentes rencontres organisées par l’EPI, celles et ceux qui étaient là se sont montrés réceptifs aux récits de la délégation algérienne. En témoigne Yanis, 20 ans : « Ils ont pris des risques pour leur famille et leur carrière mais défendre une nation et un peuple, ça n’a pas de prix ». Pour Cécile, étudiante en communication, l’échange permet d’aller au-delà de l’Histoire avec un grand H : « J’ai été étudiante en licence d’histoire et j’ai étudié la guerre d’Algérie mais d’une façon très historique, sans témoignages. Là, on découvre qu’il y a des personnes qui ont œuvré pour le FLN à travers le sport. Cette démarche, on ne nous l’apprend pas ». Enfin Charlotte, dans la même classe, analyse : « On est dans notre petit monde, au risque d’oublier que cela pourrait revenir. Il faut donc en parler, encore et encore. Cela va être un long travail. On est trente dans le Master et six à être venus… »

Même constat du côté du sénateur Boudina, pour qui tout reste à faire : « Je pense qu’un débat autour de la vérité va faire réagir le sentiment humain, au moins pour commencer, le sentiment humain de la jeunesse afin qu’elle n’accepte pas les injustices ». Amar Rouai, 80 ans, garde la flamme intacte et réagit à la timide reconnaissance par l’Etat français du massacre du 17 octobre 1961 : « La haine est restée et elle restera encore : je ne suis pas très optimiste. Ce n’est pas au gouvernement mais au peuple français de dire : oui, il y a eu un génocide. Espérons que des gens sages, des Français démocrates sauront rendre justice au peuple algérien. C’est tout ce qu’on demande, la paix et la fraternité, pas seulement entre la France et l’Algérie mais dans le monde entier. »

Philippe F. Nai – Journaliste

Paru précédemment dans Altermondes

 Contact

Espace Projets Interassociatifs (EPI) – 13 Rue Auguste Renoir – 69120 Vaulx-en-Velin – http://espace-projets-interassociatifs.fr

Pour en savoir plus : un reportage réalisé sur l’hommage au 17 octobre 1961 organisé par l’epi

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