Des coopératives pour semer la démocratie locale

En revendiquant le principe « une personne, une voix », le mouvement coopératif propose une alternative démocratique au fonctionnement classique des acteurs économiques. Pour autant, il faudrait se garder de sombrer dans l’angélisme : faire vivre la démocratie dans une organisation est un processus complexe. Réflexion à partir de l’exemple des coopératives agricoles.

 « Ce qui est garant de l’expression de la diversité, c’est que la coopérative est un organisme vivant »

Né en Europe et en Amérique du Nord au XIXe siècle, le mouvement coopératif a connu un fort ancrage, notamment agricole, dans les pays du Sud à la fin du XXe siècle, en particulier en Amérique du Sud où il fut impulsé par le haut, « des luttes politiques avec l’arrivée des partis de gauche au pouvoir dans les années 60-70, comme le rappelle Christophe Alliot, conseiller stratégique de l’Alliance internationale des producteurs du commerce équitable. L’un de leurs premiers engagements était en effet d’engager une réforme agraire ». La dynamique fut prématurément mais provisoirement brisée par la vague de libéralisation qui, à partir des années 80, a fait chuter les prix des matières premières et entraîner la réduction des dépenses publiques. Les producteurs ne baissèrent pas les bras, refusant d’abandonner ce qu’ils avaient mis parfois vingt ans à construire, et réinvestirent le mouvement coopératif durant les années 90, en faisant un instrument d’émancipation politique, économique, culturel et social. « C’est ce sursaut qui est au cœur de la dynamique coopérative aujourd’hui en Amérique Latine, les coopératives sont plus petites par la taille mais plus forte », souligne Christophe Alliot, saluant la volonté des communautés de prendre en main leur destin en empruntant le chemin de la démocratie locale.

Un organisme vivant

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Si la démocratie interne est un gage de réussite pour une organisation a fortiori coopérative, la faire vivre n’est pas chose aisée et l’exercice du « un membre = une voix » devient vite une somme de défis permanents. « Le fonctionnement d’une organisation, y compris son fonctionnement démocratique, repose sur l’essai, sur l’erreur. Les producteurs tentent. Certaines expériences ne vont pas marcher, ils vont revenir en arrière, essayer autre chose. Ce sont des tensions permanentes, des contradictions à gérer », insiste Christophe Alliot. De fait, l’exercice de la démocratie se heurte à des questions culturelles, d’éducation, de liberté de parole, de droit à ne pas être d’accord, de droit de se mettre en groupe pour influencer… Une somme de difficultés auxquelles sont d’autant plus soumises les minorités.

« Dans les coopératives, les femmes ne sont pas forcément minoritaires en nombre. En revanche, elles le sont dans les organes de gouvernance, explique Betty Wampfler, chercheur et socio-économiste au Cirad (1). Quels que soient les milieux, elles finissent cependant par acquérir une capacité d’expression, une capacité d’affirmer leur présence et leur activité. Les bailleurs de fonds sont sensibles à cette question et mettent en place des outils de formation spécifiques pour appuyer leur prise de parole ». Souvent d’ailleurs, les femmes, à l’instar des minorités, ressentent le besoin de se regrouper pour se faire entendre, quitte à constituer leurs propres coopératives, strictement féminines. C’est l’une des conséquences d’un processus démocratique qui n’est pas abouti. Car la scission n’est pas une fin en soi : « Les minorités se rassemblent souvent en groupes homogènes pour faire reconnaître leur voix, que ce soit à l’intérieur d’une coopérative ou en dissidence. Mais, cela ne les empêchera pas d’intégrer cette coopérative, une fois que le changement culturel sera opéré, conclut Christophe Alliot. Ce qui est garant de l’expression de la diversité, c’est que la coopérative est un organisme vivant ».

La démocratie, une grande force

La culture est une composante forte qui favorise l’enracinement ou, au contraire, suscite des résistances à l’exercice de la démocratie au sein d’une coopérative. Dans les sociétés de type patriarcal, par exemple, tout ou presque reste à faire pour les jeunes. « Ils sont extrêmement minoritaires voire totalement absents des organes de gouvernance des coopératives en Afrique et en Asie. Dans la gestion sociale normale, un jeune ne peut pas avoir d’outils de production ou de vraie capacité de décision avant 40 ans. Le plus souvent il faut attendre la mort du chef de famille, s’inquiète Betty Wampfler avant de nuancer : Le fait que les jeunes partent en ville et reviennent au village contribue à l’érosion du pouvoir hiérarchique, une érosion renforcée par les radios communautaires et la télévision qui montre au jour le jour des sociétés très différentes ».

La hiérarchie sociale pose également le problème des leaders qui ne cèdent pas toujours facilement leur place. Là encore la démocratie fait son chemin. « Il y a aujourd’hui une contestation qui s’exprime dans les conseils d’administration mais aussi à la base des contestations par rapport au fait que cette règle ne soit pas observée ». Des contestations encouragées par des mécanismes comme les audits externes réalisés dans le domaine du commerce équitable.

Les difficultés pratiques pour le fonctionnement démocratique d’une coopérative sont nombreuses. Serge Marohavana, directeur de Fanohana, une coopérative agricole malgache de 228 membres, produisant notamment du litchi équitable, explique qu’il doit aussi surveiller scrupuleusement la bonne rétribution de chaque membre, composer avec la diversité de leur niveau scolaire et donc l’hétérogénéité dans leur capacité à transmettre des informations. Dans les coopératives plus importantes, la communication entre les membres relève d’un véritable exercice d’éducation populaire.

Mais même si garantir le fonctionnement démocratique d’une coopérative peut revêtir des allures de courses d’obstacles, les franchir reste le meilleur moyen de faire progresser la coopérative. « La démocratie est une grande force parce que vous avez un groupe soudé et impliqué qui va être aussi porteur d’un projet au niveau d’une région, ce qui est extrêmement puissant par rapport aux autorités locales. C’est la même chose qu’un bulletin de vote, un bulletin tout seul ne pèse pas lourd mais c’est différent quand vous en avez des milliers », conclut Christophe Roturier, directeur délégué de Max Havelaar France.

Par Philippe F. Nai – Journaliste

initialement publié dans Altermondes

Les touristes à Paris

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« Les touristes à Paris », le mot d’ordre est lancé et me voici déjà à décortiquer cet énigmatique sujet de reportage qui berce mon esprit, alors que mes jambes essayent comme elles peuvent de le suivre dans ses raisonnements, m’engouffrant dans les dédales du métro : direction du Louvre. C’est une synergie qui s’opère donc, entre un mode intellectuel et un cheminement physique, l’un entrainant l’autre au gré des perceptions car j’ai décidé de vivre le reportage comme un voyage : celui qui définit le touriste. En effet, lorsqu’on cherche le mot touriste dans le dictionnaire, on nous dit qu’il qualifie « celui qui voyage pour son plaisir« . Dès lors et vu sous cette angle, on pourrait se demander si les touristes à Paris, différents de ceux qu’on pourrait trouver ailleurs. Et si le voyageur est sur la route de l’universel, qu’en est il du touriste ?  Eléments de réflexion recueillis devant les pyramides du Louvre.

Du tourisme pour s’imprégner d’art, un instant

Je rencontre un premier couple dans la capitale pour cinq jours : Pascale et Philippe, venus du Québec, à qui je demande d’emblée si voyager, c’est la même chose que de faire du tourisme : « Voyager c’est sur une plus longue durée pour vivre avec les habitants, m’explique Pascale. Les touristes, nous, on n’a pas le temps, on visite les endroits touristiques et voilà ; c’est confiné. Un vrai voyageur c’est quelqu’un qui osent sortir du cadre, pour déambuler ». Philippe, barbe grisonnante et l’œil vif explique qu’il voyage lorsque son regard se met à observer : « On fait un peu les deux en fait, j’aime beaucoup l’architecture de Paris. Les bâtiment sont des œuvres d’art, ça teinte le quotidien. Au Québec on a des statues mais on ne sent pas cette pesanteur de l’histoire, ce théâtre du passé. » L’art, un mot qui revient à la bouche des touristes que j’interroge, à l’instar de Kathlyn, venue avec son ami de Montréal pour une semaine à Paris : « j’ai l’impression qu’ici l’art n’est pas séparé des autres aspects de la vie. C’est assez semblable à Montréal où il règne un état d’esprit où l’on donne de la valeur à l’art, je n’ai pas cette impression dans le reste du Canada par exemple. »

«  vrai voyageur c’est quelqu’un qui osent sortir du cadre, pour déambuler »

Du voyage pour vivre une culture

Au final, la plupart des touristes que je interroge, qui n’ont de leur expérience courte qu’une opinion basée sur le mode impressionniste, ne se voient pas vivre à Paris qui reste pour eux avant tout une grande ville. Ce que comprend Oscar, un mexicain à Paris, pour qui le fait d’être resté plus longtemps offre un autre éclairage : « Paris, c’est comme dans toutes les grandes villes, il y a ce fonctionnement à mécanique rapide. Avant lorsque je n’étais que touriste, je n’aimais pas Paris, se rappelle t’il. Mais plus tard, quand  j’eus  l’occasion de voir les choses à un rythme plus lent, j’ai pu m’y perdre pour mieux connaître et envisager d’y vivre. » Dilater le temps pour voir autrement où une manière en tous cas d’avoir un point de vue plus global. Ainsi Mike, un new-yorkais conclut : «  C’est vraiment bénéfique d’aller voir d’autres cultures, ne serait-ce que pour ne pas se séparer du reste du monde et réaliser que la plupart  des gens sont les mêmes, dès lors qu’on a pris un peu de temps pour discuter. » A l’arrêt de bus, en retour de reportage, je repère Lise, une allemande d’adoption que je voyais contempler les feuilles arbres virevolter au vent, touriste quelque part, car de retour après 35 ans à l’étranger. Pour elle, il ne s’agit plus seulement du défilement des images mais aussi d’une histoire de changements dus au temps. Et si voyager était une question temporelle ? Le touriste en reportage que je suis n’a pas encore eu le temps de le confirmer.

credit photo : Pierre Salvaille : Voyage dans le temps

credit photo : Pierre Salvaille : voyage dans le temps

Philippe NAI

Les déterritorialisations du vecteur

Autrefois un nuisible surtout considéré lors de vacances en zone tropicale, le moustique est aujourd’hui plus que d’actualité en France.

Conférence sur les moustiques tigre par… par Porteursdelanternes

Pour en savoir plus, je suis allé voir une des dernières cartographies de Frédérique Ferrer, la 3e pour être exact, intitulée les déterritorialisations du vecteur. Tout d’abord, il convient de préciser ce que sont les cartographies qui sont de petites conférences théâtrales sur des endroits du monde, nées de l’envie de l’auteur, géographe de formation, de raconter les espaces. Frédérique Ferrer parle de déterritorialisations car plus qu’une simple expansion du moustique, vecteur malheureux de maladies, il s’agit selon ses propres dires d’une décontextualisation du moustique tigre qui d’abord changea de cible, en passant du singe à l’homme ; puis d’habitat, en évoluant aujourd’hui en zones urbaines tempérées alors qu’il vivait auparavant dans les forêts tropicales. A travers cette conférence qui amène la géographie au théâtre, c’est sous un angle inédit que le public se voit conter, tambour battant, une épopée virevoltante entre Asie et Méditerranée qui nous tient en haleine du début jusqu’à la fin.  Bref, un spectacle à la fois divertissant et documenté qui vaut le détour !

Une espèce invasive

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Aedes albopictus – Bien qu’ayant déjà colonisé des îles du Pacifique et de l’Océan Indien au cours du 19e siècle, son extension s’est considérablement accélérée depuis la fin des années 1970.

« Le moustique a colonisé Perpignan », « La chasse au moustique », « Le moustique poursuit sa progression en France » ou encore « Le moustique aux porte de Paris » titre un article du Monde qui traduit notre inquiétude envers l’acteur détesté de la biodiversité qui nous revient dans sa version « tigre ». Non, ce n’est pas le coloris à la mode mais bien une sous-espèce Aedes albopictus qui nous provient d’Asie du Sud-Est et envahit inexorablement l’Europe par le sud. Débarqué en 2004 en France, il désormais considéré comme implanté et actif dans 17 départements, allant de l’arc méditerranéen à la Haute-Garonne, le Lot-et-Garonne, l’Isère, la Drôme, l’Ardèche et le Rhône. « On sait qu’il progresse et qu’il va continuer de progresser, il se déplace par petits foyers », ajoute Jean-Baptiste Ferré, entomologiste à l’Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen (EID).

L’expansion en Europe est récente (Albanie en 1979, Italie en 1990, France en 1999, Belgique en 2000, Serbie et Monténégro en 2001, Espagne et Suisse en 2003, Croatie et Grèce en 2004, Bosnie-Herzégovine, Pays-Bas et Slovénie en 2005).

Un problème de santé publique

Plus coriace et piquant en plein jour, Aedes Albopictus est surtout redouté car le passeur malheureux de maladies tropicales infectieuses comme la dengue ou le chikungunya, jusqu’aujourd’hui incurables. Si ces maladies ne sont pas mortelles, elles peuvent être très douloureuses et invalidantes : le chikungunya, qui signifie « maladie de l’homme courbé », provoque de fortes fièvres accompagnées de douleurs articulaires et la dengue aussi appelé « petit paludisme » est également responsable de fièvres carabinées et peut évoluer vers une forme hémorragique. Les autorités sanitaires sont donc en alertes mais ne se veulent pas pour autant alarmistes : « le moustique n’est pas, en lui-même, porteur de ces virus. Il ne peut le transmettre que s’il a piqué, au préalable, une personne déjà infectée. Ce risque est lié à l’arrivée sur le territoire de personnes infectées de retour de voyages en provenance des zones tropicales ». Et de rappeler que pour réduire de 80% sa présence, il « suffisait » de supprimer les eaux stagnantes, nécessaires, à leur reproduction. En 2006, année de la grande épidémie de chikungunya à La Réunion, 780 cas avaient été recensés en France métropolitaine. Et, pour la première fois en 2010, des cas dits « autochtones » – contractés localement – avaient été observés dans le Var.

Une expansion favorisée par l’homme notamment via les changements climatiques

Situation en 2011 – Deux phénomènes sont à l’origine de cette extension mondiale : la biologie de l’espèce et le commerce international. Un troisième va l’accélérer selon de nombreuses études qui prévoient sa dissémination dans l’Europe entière : le réchauffement climatique ! source : moustiquesolutions.com

Lui-même peu mobile, le moustique évolue dans un périmètre de quelques centaines de mètres. En revanche, il se déplace sur des centaines de kilomètres grâce aux voitures et aux transports de marchandises. On le retrouve sur des aires d’autoroute, alors qu’il a emprunté une voiture ou un camion. C’est par l’intermédiaire du tunnel du Fréjus qu’il est arrivé jusqu’en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas depuis l’Italie. Des scientifiques prédisent même sa progression jusqu’aux pays Nordiques, aidés par le trafic mais aussi par le changement climatique, avec des températures plus humides et plus chaudes qui lui sont favorables.

Les chiffres de la biodiversité

Source : Ministère de l'écologie et du développement durable

mis à jour le 2 juillet 2012

1 oiseaux sur 8 est menacé d'extinction

1 oiseaux sur 8 est menacé d’extinction

Chiffres clés :

1,8 millions d’espèces inventoriées aujourd’hui (pour 10 à 100 millions dont on suppose l’existence),
sur 47677 espèces étudiées par l’union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 17291 sont menacées, soit 36%.

Compte tenu du rythme actuel de disparition des espèces, la moitié des espèces vivantes que nous connaissons pourrait disparaître d’ici un siècle. Cette extinction est d’une vitesse et d’une globalité sans rapport avec les précédentes extinctions de masse et elle menace directement la survie de l’espèce humaine.

Aujourd’hui, 36% des espèces étudiées par l’UICN (soit 17 291 sur 47677) sont menacées dans le monde, dont :

  • 1 mammifère sur 5, parmi lesquels les orangs-outangs et les ours polaires par exemple,

  • 1 oiseau sur 8,

  • 1/3 de tous les amphibiens,

  • 70% de toutes les plantes.

1 tiers de la biodiversité suivies est menacée

1 tiers de la biodiversité suivies est menacée

Les écosystèmes sont également menacés : 60% des écosystèmes de la planète ont été dégradés au cours des 50 dernières années, et les deux tiers des écosystèmes sont aujourd’hui exploités au-delà de leurs capacités.

Qu’en est-il de l’érosion de la biodiversité en France ?

Un patrimoine naturel exceptionnel, en métropole et surtout à l’Outre-Mer

La France est présente sur deux continents et dans trois océans (c’est le 2ème domaine maritime du monde avec 11 millions de km²). Les milieux naturels et les climats y sont très divers, d’où une très grande variété en termes de biodiversité.

Ainsi l’hexagone occupe la première place en Europe pour la diversité des amphibiens (38 espèces), des oiseaux (357 espèces) et des mammifères (120 espèces).

L’Outre-Mer présente des niveaux de biodiversité exceptionnels tant par le nombre total d’espèces qu’on y trouve que par le nombre d’espèces en danger qu’elle abrite alors qu’elles ne sont pas représentées aujourd’hui dans les autres régions du monde (espèces endémiques) :

  • la Guyane est située dans l’un des derniers grands massifs forestiers de la planète, l’Amazonie,
  • la France est le seul pays au monde à posséder des récifs coralliens dans 3 océans. Elle abrite 10% des récifs coralliens mondiaux (4ème rang), répartis au sein de 8 collectivités d’Outre-Mer dont l’économie locale dépend très largement de cet écosystème.

Un patrimoine menacé

La France (métropole et Outre-Mer) se situe au 8ème rang mondial (4ème rang européen) des pays abritant le plus grand nombre d’espèces mondialement menacées(dugong, tortue luth, albatros hurleur…). Sur les 34 points chauds de biodiversité identifiés au niveau mondial, 5 points chauds terrestres et 2 marins se trouvent sur le territoire national.

Les menaces sont très présentes, puisque notamment :

  • Sur l’ensemble du territoire national, environ 165 ha de milieu naturel sont détruits chaque jour à des fins diverses. Chaque année par exemple, plus de 60 000 hectares de terrains agricoles et de milieux naturels sont transformés en routes, habitations, zones d’activités (cela représente l’équivalent d’un département comme les Deux-Sèvres tous les 10 ans).
  • Le nombre d’espèces envahissantes a augmenté de 50% en quatre ans (cette menace est particulièrement forte en Outre-Mer car la petite surface des îles et leur isolement géographique rend les espèces indigènes plus vulnérables aux espèces exotiques).

 

Enquête Logiciel libre : Un modèle d’émancipation

Par Philippe NAI

Au coeur de la recherche

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Un logiciel libre est un logiciel dont l’utilisation, l’étude, la modification et la duplication en vue de sa diffusion sont permises, techniquement et légalement.

La communauté informatique lutte activement contre la privatisation du savoir et des connaissances. Pour les passionnés d’informatique, professionnels ou amateurs, le logiciel «propriétaire» est une véritable hérésie. La recherche et notamment l’amélioration des logiciels se nourrissent de la réflexion collective et de la mutualisation des connaissances.

Firefox, Thunderbird, Open Office, VLC, Gimp, Audacity, 7-zip autant de logiciels libres aujourd’hui largement utilisés. Considéré encore récemment comme le « cancer » de l’informatique par Steve Balmer, ex vice-président de Microsoft, le monde du logiciel libre est désormais investi par des géants comme Google ou des constructeurs comme HP ou Nvidia qui financent l’intégration de leurs produits dans un environnement « libre ». Mieux, en 2005, l’Unesco a reconnu le projet GNU comme « Trésor du monde » . Le logiciel libre est né et a grandi dans le monde de la recherche. A l’époque, pour de nombreux chercheurs, le partage de leur outil de recherche était non seulement naturel mais surtout nécessaire à son amélioration. Une démarche d’autant plus naturelle qu’un logiciel n’est rien d’autre qu’une série de formules mathématiques et que personne ne pensait alors à la possibilité de breveter les mathématiques.

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Firefox a connu un succès croissant depuis sa sortie, dépassant 1,2 milliard de téléchargements en janvier 2010.

La privatisation du logiciel

Dans les années 80, l’avènement de l’ordinateur personnel et la baisse progressive de son coût font naître un marché pour les logiciels, un marché qu’il fallait protéger. Dès lors, les brevets existants sur les machines vont servir de passerelles pour les brevets sur les logiciels. Un phénomène qui, pour beaucoup et notamment Richard Stallman, est devenu une entrave intolérable à la production de savoir. Professeurs au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Richard Stallman et ses collègues s’aperçoivent alors que le partage d’information entre informaticiens est de plus en plus interdit. En 1989, ils participent à la création de la licence GPL dont le but est de « libérer » le logiciel de contraintes commerciales. « En France les brevets ne s’appliquent pas aux logiciels et relèvent du droit d’auteur, précise Jean-Christophe Becquet, vice-président de l’April (Association pour la promotion et la recherche en informatique libre). L’idée du logiciel libre est de s’appuyer sur le droit d’auteur qui confère à l’auteur un droit d’interdire ou d’autoriser son œuvre. Distribuer un logiciel sous licence libre, c’est offrir la liberté pour les utilisateurs d’exécuter, d’étudier, de modifier, d’améliorer et de diffuser ce logiciel et ainsi participer au partage du savoir et de la connaissance. » Pour lui, les brevets freinent l’innovation : « un chercheur ne peut exercer son activité qu’en se basant sur les idées et les travaux de ses prédécesseurs. La recherche est un processus qui fonctionne par incrément successif. On prend l’idée du prédécesseur, on la critique et on l’améliore. Si les idées sont verrouillées par des brevets, on bride la recherche ». De ce fait, certains, comme Hervé Le Crosnier, maître de conférence à l’Université de Caen et membre de l’association Vecam, craignent « la mort de la liberté de programmer. Je ne pourrais plus utiliser les découvertes mathématiques qui ont été brevetées ».

Une utopie pragmatique

connu aussi sous les initiales rms, est un programmeur et militant du logiciel libre. Il est à l’origine du projet GNU et de la licence publique générale GNU connue aussi sous l’acronyme GPL, qu’il a rédigée avec l’avocat Eben Moglen. Il a popularisé le terme anglais copyleft.

Richard Stallman connu aussi sous les initiales rms, est un programmeur et militant du logiciel libre. Il est à l’origine du projet GNU et de la licence publique générale GNU connue aussi sous l’acronyme GPL, qu’il a rédigée avec l’avocat Eben Moglen. Il a popularisé le terme anglais copyleft.

Les logiciels sont des assemblages d’idées, des assemblages de fonctions. « Dans un logiciel de traitement de texte, on met en gras, on souligne. Tout cela concourt à formater le texte. Si une fonction est brevetée, on ne peut pas l’utiliser sans autorisation du détenteur du brevet. Il faut le trouver et négocier, poursuit Jean-Christophe Becquet. Il arrive aussi qu’on puisse être poursuivi pour contrefaçon si on a eu la même idée mais a posteriori ! Aujourd’hui, le monde de l’informatique est tellement complexe qu’il devient impossible de vérifier si ce que l’on utilise est protégé par un brevet ou non. » Et de rappeler qu’avec les brevets, il n’y a pas de possibilité de maîtrise citoyenne de la science. L’enjeu est immense, tant l’informatique est partout aujourd’hui. Selon Hervé Le Crosnier, le monde du libre est devenu un modèle d’émancipation : « En terme de projet social, il crée une utopie pragmatique. Un grand mouvement de lutte contre une forme d’enclosure et d’accaparement du savoir informatique est en train de se construire ici et maintenant ». En effet le mouvement du libre associe une grande variété d’acteurs. Graphistes, traducteurs, pédagogues, utilisateurs, développeurs informatiques, le logiciel libre est la somme des participations de ces diverses communautés. La gratuité permet à ces différents profils d’utilisateurs, ces différentes compétences, d’oublier leurs divergences et de travailler de manière collaborative. Pour Bernard Lang, directeur de recherche à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria) et cofondateur de l’Association francophone des utilisateurs de logiciels libres (Aful), le logiciel libre est aussi un moyen de redonner une place aux amateurs: « Il y a une sous-estimation de ce que peuvent apporter les passionnés, les amateurs. La science a fonctionné pendant des siècles grâce à des amateurs avertis. Aujourd’hui, le mouvement du logiciel libre est en train de ramener les amateurs sur le devant de la scène, c’est fantastique ! » Vivantes et créatives, les initiatives collaboratives, où professionnels et amateurs travaillent main dans la main, se multiplient. Le logiciel libre a inspiré le contrat Creative Commons destiné à faciliter l’utilisation d’œuvres (textes, photos, musique, sites web) ainsi que leur création. Dans le domaine de l’éducation, le projet de l’association Sésamath utilise une licence libre – la même que pour Wikipedia – pour diffuser sur Internet et en librairies des manuels scolaires de mathématiques que les enseignants peuvent adapter à leurs besoins.

Au Sud, du nouveau ?

L'Assemblée de l'Amérique centrale Free Software 2012 travail sur différents sujets liés à la philosophie du logiciel libre, la diffusion libre et gratuite du savoir en général. C'est un espace d'articulation, de coordination et d'échange d'idées. http://softwarelibre.ucr.ac.cr/

L’Assemblée de l’Amérique centrale Free Software 2012 travail sur différents sujets liés à la philosophie du logiciel libre, la diffusion libre et gratuite du savoir en général. C’est un espace d’articulation, de coordination et d’échange d’idées.
http://softwarelibre.ucr.ac.cr/

La philosophie du logiciel libre est fondée sur la mutualisation des savoirs, un principe en complète harmonie avec la culture du partage, traditionnelle dans nombre de pays du Sud. Pourtant, selon Patrick Sinz, membre de l’Aful et président d’honneur de l’association bolivienne Software y Cultura Libre, ces pays souffrent de nombreux handicaps pour profiter et participer pleinement à la communauté du libre. « Les gouvernements et les opérateurs des pays en voie de développement découragent en pratique l’hébergement local de site, notamment par les coûts importants. Les plateformes de dépôt des logiciels libres sont donc toutes hébergées “à l’étranger”. En outre, l’accès à l’Internet haut débit est limité dans la majorité de ces pays. Peu de gens peuvent donc télécharger les logiciels et participer à leur amélioration. Enfin, en Bolivie comme dans d’autres pays, une bonne partie de la population utilise les cybercafés ». Les usagers n’ont donc aucun choix de logiciel à faire. Et quand bien même, il serait plus simple d’acheter Windows 7 à 2€ que de télécharger Linux. Au Brésil, cependant, les choses changent. « La relative confiance des entreprises brésiliennes dans les compétences locales et une politique assez volontaire du gouvernement Lula ont permis le développement d’une industrie locale de l’informatique, à l’image de Positivo qui distribue des machines grand public sous Linux », précise Patrick Sinz, soulignant aussi le fait que le gouvernement brésilien utilise également très largement des machines Linux dans l’éducation.

Un heureux hasard

Qu’est-ce que la sérendipité ? C’est le fait de réaliser une découverte au hasard d’une réflexion, une réflexion stimulée par la créativité née du savoir et de l’intelligence collective. Pour Bernard Lang, la sérendipité est un composant essentiel de la recherche : « Le collisionneur de hadrons, un accélérateur de particules récemment inauguré au CERN, passe son temps à provoquer des collisions entre les particules, pour que, de temps en temps, par le plus grand des hasards, il se produise quelque chose de nouveau, un événement qui permette d’en connaître un peu plus sur la matière. L’idée du logiciel libre est un peu similaire. En multipliant les accès à un logiciel, les chances pour que ce dernier passe entre les mains d’un programmeur qui aura une idée lumineuse sont multipliées. Plus on favorise les rencontres plus on a de chances d’aboutir à un heureux hasard.»

Paru dans le hors série d’Altermondes « Sciences et démocratie », vous pouvez vous abonnez ici

PROLONGER : Le danger des brevets logiciels par Richard Stallman